Ciné/Sorry we missed you

Contrairement à ce que pourrait laisser croire la photo de l’affiche, Sorry we missed you n’est pas un film tendre ou drôle. C’est du Ken Loach. Dans l’art de décrire les drames du monde moderne, le réalisateur britannique n’en est pas à son coup d’essai.

Le film raconte l’histoire de Ricky, marié, deux enfants. Pour nourrir sa famille et essayer de devenir propriétaire de leur maison, il devient chauffeur livreur pour une plateforme de vente en ligne. Enchainé à son scanner, la « révolution numérique » qui valide la livraison des paquets à leur destinataire et qui bipe dès qu’il « reste en dehors de la camionnette plus de deux minutes », il sillonne sans relâche la ville en une incessante course contre la montre. Au fur et à mesure, il s’enlise.

Ken Loach décrit une société infernale, inhumaine, où la personne est broyée par un travail « ubérisé », de plus en plus précaire. Ricky et Abby font partie du milieu ouvrier de Newcastle. Cependant, avant la crise des subprimes, ils étaient en train d’acheter une maison. Eux n’ont pas changé, c’est le contexte social qui, en délaissant l’homme pour le profit, glisse dans ce qui apparaît comme une nouvelle barbarie.

Au cœur de la machine, Ricky n’est pas le seul à souffrir, Abby, qui a vendu sa voiture, leur dernière possession, pour permettre à son mari cet ultime sursaut professionnel, est elle aussi obligée de travailler à outrance. Seb, le fils ainé du couple, un adolescent multiplie les écarts pour essayer d’attirer l’attention de ses parents et Liza Jane, la jeune sœur, impuissante, voit monter l’insécurité et la violence à la maison. C’est toute la famille qui subit le contre coup de la situation et se désagrège.

Ricky : « J’aurais jamais cru que ça pourrait être si difficile. J’arrive pas à reprendre le contrôle, tout fout le camp. Tu vois ce que je veux dire ? » Abby : « Oui. Je fais des rêves horribles tu sais. Je suis en train de m’enliser dans la vase et les enfants essaient de me tirer de là avec une branche. Mais ça donne l’impression que plus on travaille, plus on fait d’heures, plus on s’enfonce, on s’enfonce, dans cet immense trou ».

Ricky (Kris Hitchen), Abby (Debbie Honeywood), Seb (Rhys Stone) et Liza Jane (Katie Proctor)

Il y a aussi de très beaux moments, comme l’amitié d’Abby avec une de ses « clientes », Molly, une vielle femme pleine de bonté. Magnifique passage aussi que celui où Ricky emmène sa fille avec lui en tournée ; la suite en sera d’autant moins acceptable. Il n’y a pas de place pour les sentiments. Gavin Maloney, le méchant patron, est vraiment méchant. Il est insensible, cruel, humiliant. Il est terrifiant de tomber entre ses mains.

Le réalisateur a l’art d’appuyer « là où ça fait mal ». Je l’avais vu dans le vent se lève et il m’a fallu des années avant de retourner voir un de ses films. Il ne fait pas de concession au malheur, à la misère qu’il décrit de façon crue, sans jugement. La fin est poignante, elle laisse le spectateur frustré, inquiet, devant une impasse.

C’est du très bon cinéma, servi par des comédiens exceptionnels et inconnus qui offrent une très grande qualité d’incarnation au film. A éviter quand même un jour de déprime…

2 commentaires sur “Ciné/Sorry we missed you

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  1. Film très éprouvant, mais réaliste, montrant hélas la réalité de la classe laborieuse britannique et l’engrenage effrayant de la survie dans la société ubérisée.
    Un grand réalisateur ce Ken Loach, toujours près des classes les plus défavorisées …
    Je suis sortie de ce film ébranlée.

    Aimé par 1 personne

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