Livres/Soif vs Le cœur du monde

Soif, le 28e roman d’Amélie Nothomb publié en septembre dernier, est déconcertant. Au long de ses 160 pages, l’auteur prend la parole à la première personne en lieu et place de Jésus, dans un long monologue qui raconte la passion, de la condamnation à la résurrection.

Il s’agit d’un roman et juste d’un roman. Un roman qui s’affranchit à la fois de la réalité historique, Jésus dort bien sagement en prison la veille de sa crucifixion quand la tradition veut qu’il ait été suspendu par les bras dans une citerne toute la nuit, et du contenu théologique de la foi des chrétiens dont l’obéissance du Christ est l’épicentre et qu’elle réduit à la tragique conséquence d’un désamour de soi. Elle livre un Jésus vrai homme, pleinement incarné, véritable habitant d’un corps, thaumaturge à son insu – très jolie image de l’écorce -, mais qui a omis d’être vrai Dieu. Il est dépouillé de sa divinité.

Au fil des pages, à de nombreuses reprises, le meilleur côtoie le pire.

Le texte révèle de très belles intuitions, souvent rédigées sous forme d’apophtegmes. Sur le désir par exemple : « Aucune jouissance n’approche celle que vous ressentez quand vous avez soif » ou plus loin : « Ce que vous ressentez quand vous avez soif, cultivez-le. Voilà l’élan mystique ». Sur Simon de Cyrène qui aide Jésus à porter sa croix. Alors que les gardes le renvoie, Jésus « constate ceci qui est imprévisible : la croix pèse moins lourd. Elle reste effroyable, mais l’épisode de Simon a changé la donne ». Jésus ajoute : « C’est comme si mon ami avait emporté avec lui la part la plus inhumaine de ma charge ».

Au bout d’un moment le monologue étonne par sa légèreté et lasse. Jésus est vraiment bavard et, compte tenu de ce qu’il est en train de vivre, c’est finalement assez peu crédible.

Les passages sur Marie-Madeleine sont à la fois beaux parce qu’ils reflètent la capacité d’aimer vraiment, totalement, de Jésus, mais certains débordements sont anachroniques, signes d’une époque qui ne sait plus s’ouvrir au mystère, ou plus simplement à ce qu’il y a de radical dans l’amitié vraie.

Plus que la soif du Christ, c’est celle de l’auteur qui apparaît en filigrane. Peut-être n’a-t-elle d’autre ambition que d’essayer de s’approcher de Dieu ? Ce ne serait pas si vain.

Cependant, si le thème vous inspire, si vous cherchez à éprouver la passion non plus de Jésus mais du Christ, comment ne pas vous conseiller ce sommet qu’est Le Cœur du monde de Hans Urs von Balthasar ? Plus bouleversant, plus historique, plus poétique. Je m’arrête. Ici aussi, c’est Jésus qui parle. Pas toujours. Je pense à ce passage terrible où le Christ est pris à partie par le diable : « Sais-tu bien, Maître, ce que tu as choisi ? Aperçois-tu clairement les suites de ton obéissance ? » Et plus loin : « Comment pourras-tu donc supporter le contact d’un seul péché, toi, l’être parfaitement pur ? (…) Il faut que tu essaies de prendre en toi-même ses péchés [ceux de l’homme], de t’identifier à eux ; non pas simplement de les considérer de l’extérieur, mais de gouter de l’intérieur leur essence, leur malice ». Ce fardeau qu’endosse le Christ répugne : « Tous nous avons les yeux fixés sur toi, tous nous regardons en toi notre honte, et en toi nous la méprisons ».

Et au matin de Pâques, « personne n’a vu l’heure de ta victoire. Personne n’est le témoin de la naissance d’un monde. Personne ne sait comment la nuit infernale du samedi s’est transformée en la lumière du matin de Pâques ». La rencontre avec Marie-Madeleine au moment de la Résurrection est magnifique de profondeur, de pudeur, de retenue. « Tu étais encore à genoux, il y a un instant, en larmes auprès du tombeau vide. Et tu ne penses toujours qu’à une chose : le Seigneur est mort, la vie si douce entre lui et moi a cessé (…) Et soudain un seul mot : ton nom ». Je vous laisse découvrir la suite. Vous y trouverez aussi de magnifiques passages sur l’Eglise phare, parfois si peu à la hauteur de la mission confiée.

« Mon royaume mûrit en vous. Vous ne le voyez pas (…) Je suis le roi et le centre de tous les cœurs, et le mystère le plus intime de tous les cœurs … » Au fond, le cœur du monde n’est autre que le cœur de Dieu. Qui osera s’y aventurer ?

Fiche technique du livre Soif
Auteur : Amélie Nothomb
Editeur : Albin Michel, 2019
Nb de pages : 155 pages
Genre : Roman

Fiche technique du livre Le coeur du monde
Auteur : Hans Urs von Balthasar
Editeur : Saint Paul, 1997
Nb de pages : 240 pages
Genre : Spiritualité

2 commentaires sur “Livres/Soif vs Le cœur du monde

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  1. Elle est quand meme un peu barrée l’Amélie !
    Un soir nous aurons la possibilité de diner ensemble, dans un monde meilleur et de parler de toutes ces lectures et expos.
    Porte toi bien Marie-Anne.
    Affectueusement
    Anne

    Aimé par 1 personne

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