Nouvelle/Sous la pluie

« Sous la pluie » à écouter

Sous la pluie qui tombait drue, debout, immobile sur le quai de la gare, le visage égaré et ruisselant tourné vers le ciel, Jeanne attendait le train qui la ramènerait chez elle, en sécurité, au chaud, au sec. Pour l’heure, elle se laissait inonder, laver par l’averse providentielle. L’excitation avait laissé la place à la tristesse. Elle avait besoin de cette parenthèse.

Bertrand était son professeur et elle l’appelait monsieur Charles. Elle l’avait vu tourner autour des étudiantes, marquer ses préférences, prenant un café avec l’une, dispensant habilement ses conseils à une autre qui avait du mal avec ses devoirs. A vrai dire, elle avait été piquée au vif de ne pas avoir été choisie pour faire partie de ses idylles. Pas mécontente non plus cependant d’échapper à son cercle d’influence. Quand il avait proposé de les faire entrer à Banéal pour un stage, elle, qui n’était jamais recommandée par personne et qui creusait son sillon à force de persévérance et de détermination, s’était dit que ce serait sans doute une opportunité. Elle l’avait pris au mot. Sans arrière pensée.

Alors que ses vêtements lui collaient à la peau et qu’elle commençait à frissonner dans la moiteur de la soirée de juin, elle ne put que se sourire avec indulgence. Elle avait, à son corps défendant, tenter le diable. A côté d’elle, sous l’abri, les voyageurs nombreux s’étaient réfugiés et la regardaient, désapprobateurs. Elle dégoulinait et se détourna. Que lui importait leurs bavardages intérieurs, leurs bonnes pensées et leur bienveillance miséreuse, elle avait malgré tout échappé au malheur et s’en réjouissait.

Quand pour parler avec elle de ce stage, il lui avait proposé de l’inviter à dîner, elle s’était étonnée. Le poste était-il si complexe ? Il avait expliqué que ce serait plus simple. Elle le savait marié, père de trois enfants encore assez jeunes. Elle voulait ce stage et elle avait accepté.

Il lui avait proposé de jouer au portrait chinois

Elle l’avait retrouvé dans un petit restaurant du boulevard Saint Michel, assez simple et assez confidentiel pour que leur conversation ne soit pas couverte par le bruit des autres. Pendant le dîner, il avait été fort peu question de Banéal et beaucoup d’eux. Il lui avait proposé de jouer au portrait chinois. Ils avaient échangé leurs couleurs respectives, leurs villes préférées, leurs défauts cachés. Il lui avait demandé : « Si vous étiez une météo, laquelle seriez-vous ? » Avec fougue et amusement, Jeanne avait répondu qu’elle serait un jour d’orage avec des éclairs de lumière et des roulements de tonnerre. Elle s’était exprimée avec force gestes. Il avait sourit. Elle avait l’air si douce que le feu intérieur qui jaillissait soudain d’elle ne nuisait pas au charme de la soirée. Elle crut qu’il allait lui prendre la main et elle les réfugia sous la table, replia ses pieds sous sa chaise. Jeanne était trop bien élevée et trop timide pour ramener la conversation sur des considérations professionnelles. Trop inexpérimentée aussi. Aussi continua-t-elle, désormais prudente et aux aguets, à jouer le jeu de la conversation, riant à ses embardées drôlatres.

Elle devait lui plaire malgré tout : il lui sembla gauche, presque rougissant. Elle n’avait pas l’air d’une aventurière, d’une fille facile et il était sans doute d’autant plus saugrenu qu’elle se trouva dans cette situation paradoxale. Finalement, elle devait l’intriguer et, la dévisageant à la dérobée, il semblait se dire que rien n’irait probablement comme il l’avait prévu.

Ses yeux riaient, elle n’avait pas peur. C’est sans doute ce qui arrêta Bertrand Charles.

Se levant, il régla l’addition et proposa de la raccompagner chez elle en voiture : « J’habite en banlieue », lui répondit-elle, « c’est un peu loin, je préfère prendre le train ». Il avait insisté. Elle avait résisté, mais avait consenti à marcher un peu avec lui dans les rues animées du quartier. L’air était chaud, saturé et virait à l’orage, mais elle n’y prit pas garde. Quand un éclair blanc stria le ciel, il la regarda, un sourire de conquérant aux lèvres. Pensant à son tour à ce qu’elle avait dit durant le dîner, elle crut jouer de malchance, faillit éclater de rire, et finit par se mordre la lèvre. Ils étaient sous un réverbère, il la pressa sans violence contre le mur de l’immeuble et chercha à l’embrasser. Elle se déroba. De nouveau, il s’approcha, mais une fois encore, elle s’échappa. Ses yeux riaient, elle n’avait pas peur. C’est sans doute ce qui arrêta Bertrand Charles. Il lui prit la main et ils marchèrent quelques temps échangeant des banalités gauches. De nouveau, un éclair fendit la nuit, le tonnerre lui répondit. Quelques gouttes chaudes, éparses, se mirent à tomber. « Maintenant je vais rentrer », lui dit-elle en lâchant sa main. Il chercha à la retenir mais elle s’esquiva. Elle devait marcher pour rejoindre la gare. Il proposa de l’accompagner. Elle n’osa pas dire non. Maintenant que la pluie les mouillait, qu’ils avaient épuisé le registre conventionnel de la conversation polie, ils ne savaient plus trop quoi se dire. La journée avait été belle et ils n’avaient ni l’un, ni l’autre, prévu ce revirement inattendu du temps. Il s’excusa de ne pas avoir de veste pour la protéger. Ils courraient parfois entre les auvents de deux devantures. Lui cherchait sa main, elle se dégageait vivement, mais sans brutalité.

Elle sut…

Sur le quai chargé de nuit, Jeanne était complètement trempée. Le temps mauvais cachait ses larmes. Elle pensa à la femme de Bertrand.

Arrivés près de la gare, ils s’étaient dits au revoir. Il avait voulu s’approcher encore, elle s’était glissée dans la foule, vite perdue dans le sillage des autres, le laissant éconduit et seul.

Trempée jusqu’à la moelle, blessée, alors qu’autour d’elle s’élevait une odeur de chien mouillé, elle sut qu’elle n’irait jamais chez Banéal.

Photo tête d’article ©fC

2 commentaires sur “Nouvelle/Sous la pluie

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  1. Sous la pluie. J’ai bien aimé ce conte dont le titre cache un peu le violence à laquelle doit faire face la jeune étudiante. C’est cette complicité entre elle et l’orage que je trouve intéressante. Elle ne subit pas l’orage. Il la sauve bien au contraire et d’une certaine façon des griffes d’un prédateur sans scrupules. L’orage dont il voulait faire un allié pour une conquête facile se retourne contre lui parce qu’elle n’a pas peur. La peur est une arme de la séduction.

    Bravo Marie-Anne,

    encore…

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