Nouvelle/Matcha

Elle releva la tête et me regarda. Elle se trouvait dans un état de sidération qui vira bientôt au rire nerveux et ses yeux se brouillèrent de larmes. J’étais décontenancée et ne savais comment réagir. Portant lentement une main à sa bouche, elle dit d’une voix enrouée : « Je l’ai cassée ! J’ai cassé la tasse de Pierre ! » Je me levais rapidement et voulut m’approcher mais penchée de sa hauteur sur les ruines de sa maladresse, elle m’arrêta d’un geste sans appel de la main : « Tu imagines ! J’ai cassé la tasse de Pierre », et ajoutant comme pour elle seule : « C’est tout ce qui me restait de lui ». Elle se pencha sur les morceaux de porcelaine qui gisaient à terre. Je m’avançais à mon tour et m’accroupis près d’elle : « On peut peut-être la recoller ? Je suis persuadée que Benjamin fera ça très bien ». Sans me regarder, toujours fixée sur les débris, elle me dit : « Ton mari est un artiste Clémence, mais que ferais-je d’une tasse reconstituée. C’est comme quand on aime, ce qui est brisé… » Elle s’arrêta. J’hésitais à lui dire qu’on faisait aujourd’hui des colles très efficaces et qu’elle n’y verrait rien. Elle était ailleurs. Elle poursuivit ramassant vivement les morceaux : « D’ailleurs, la colle ne tiendra pas à la chaleur du thé et la tasse fuira. Je ne souhaite pas en faire un bibelot. Que faire d’un objet devenu inutile ? » Je m’aventurais : « Il arrive parfois que ce qu’on recolle prenne une autre beauté et devienne plus fort que ce qui était à l’origine… », je fis une pause, « …finalement assez banal ». Elle me regarda enfin : « Tu ne me parles pas de la tasse n’est-ce pas ? » Je soutins son regard : « Non évidemment. Je te parle de Pierre ». Elle se releva, je l’accompagnais. Elle tenait dans ses mains les vestiges d’une très jolie tasse ancienne, vieux rose, décorée de motifs toile de jouy, relevée d’un discret liséré doré. Cette tasse et sa soucoupe étaient les ultimes accessoires des pauses thé dont Florence n’était pas avare. Elle en buvait le matin, le midi et le soir. Si vous frappiez à sa porte, elle mettait derechef la bouilloire en route et sortait la théière qu’elle prenait soin d’ébouillanter avant d’y verser l’eau chaude. Elle choisissait selon l’heure du jour le thé à vous offrir : Earl Grey le matin, thé vert à midi, Darjeeling sur l’après-midi, Roiboos le soir, nature ou aromatisé. Elle connaissait les oolongs, les matchas et les proposait à votre palais. En dégustation. Mais ce rituel avait sa tasse, comble pour elle du raffinement même aux heures de dénuement, mais surtout, attachement secret et décisif à celui qui la lui avait offerte.

« Elle tenait dans ses mains les vestiges d’une très jolie tasse ancienne, vieux rose, décorée de motifs toile de jouy, relevée d’un discret liséré doré. »

Pierre n’avait pas acheté cette tasse, il la lui avait confiée. Elle faisait partie d’un service ancien d’une valeur inestimable qui appartenait à sa famille depuis plusieurs générations. Il était de coutume, quand un enfant se mariait, qu’il offre à son futur époux ou à sa future épouse une pièce de ce service, juste une tasse et sa soucoupe. Quand elle l’avait reçue, Florence avait été inscrite dans la lignée de Pierre plus surement qu’en recevant l’alliance qu’il lui avait plus tard passée au doigt. Pendant les années qu’ils  avaient vécues ensemble, la tasse était restée bien en vue sur l’étagère. Un jour, Pierre était parti. Il était revenu quelques temps plus tard reprendre ses affaires, avait hésité, lui avait laissé la tasse. Elle n’avait pas su dire pourquoi. De ce jour, elle l’avait mise en service et utilisée continuellement.

Florence aimait Pierre et ne s’était pas consolée de son départ. Elle riait, s’était lancée dans des entreprises professionnelles d’envergures, buvait du thé à gogo, mais cachait le puits noir qu’avait creusé son absence. Elle survivait sans lui. 

Je la regardais. Elle s’était assise à la table de la cuisine et contemplait les trois morceaux brisés. Sans me regarder, elle me dit : « Pierre m’a appelée il y a deux jours ». Je m’assieds près d’elle et passais mon bras autour de son épaule. A son oreille, je murmurais : « Je sais. Je me suis permis de lui donner ton numéro de téléphone. J’espère que tu ne m’en veux pas ? »

« Peut-être devriez-vous essayer de recoller cette vieille tasse ? »

Elle tourna vers moi des yeux bronzes, perdus, dans lesquels une lumière vacillante tentait désespérément de danser. « Crois-tu que ce soit possible ? Que nous puissions nous aimer encore ? » Cette femme forte qui avait mené sa vie contre vents et marées se trouvait à cet instant devant moi fragile comme une enfant. J’essuyais la larme qui roulait sur sa joue. « Peut-être devriez-vous essayer de recoller cette vieille tasse ? » Florence me regarda et sourit.

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