Expo/Berthe Morisot, l’impressionnisme intime

« Mme Morisot semble peindre à pointe de nerfs ; elle a des indications très sommaires qui sont de complètes et inquiétantes évocations. Quelques coups de pinceaux, deux ou trois touches pâles et délavées d’aquarelle, et cela vous émeut et vous fait rêver » [1].

Lac du bois de Boulogne, Berthe Morisot (1879) – Photo fC

L’exposition Berthe Morisot au Musée d’Orsay est certainement celle qu’il ne faut pas manquer cet été. Coups de pinceaux rapides, à peine ébauchés parfois, le peintre est « une figure fondatrice de l’impressionnisme », explique Sylvie Patry, commissaire de l’exposition, « considérée à l’époque par ses confrères et les critiques comme l’une es artistes dont la technique est la plus audacieuse de ce mouvement ». A partir de 70 de ses tableaux, l’exposition s’attache à présenter les portraits et tableaux de figures qui, pour le peintre, « sont autant de scènes de la vie moderne ».

Elève de Joseph Guichard, puis de Jean-Baptiste Corot qui contreviendra aux usages en l’autorisant à peindre en plein air, la descendante du peintre Fragonard, décide, à une époque où les femmes sont cantonnées à la peinture d’agrément, de devenir peintre professionnelle. Pour s’établir, elle recevra le soutien de ses parents qui feront construire un atelier pour elle et sa sœur Edma, et recevront dans leur maison nombre d’artistes et d’écrivains. Sa formation s’achève en 1864 « quand elle présente pour la première fois deux œuvres au Salon, exposition officielle incontournable pour faire carrière ».

Le berceau, Berthe Morisot (1872) – Photo fC
Une des toiles de l’artiste présentée lors de la première exposition impressionniste de 1874.

Entre 1869 et 1874, elle pose pour Edouard Manet, qui réalisera d’elle onze portraits. 1874, c’est aussi l’année où, malgré les réticences de son portraitiste et de son ami Pierre Puvis de Chavannes, elle présente dix toiles, parmi lesquelles Le Berceau, représentation de sa sœur Edma, à ce qui sera la première exposition impressionniste. A l’exception de la quatrième de ces expositions organisées par le groupe composé d’une trentaine d’artistes, celle de 1879, elle participera au sept autres.

Jeune femme en toilette de bal, Berthe Morisot (1879) – Photo fC
Ces figures en buste forment comme une suite dans l’œuvre de Morisot qui les présente aux expositions impressionnistes, où elles remportent l’adhésion critique. Avec cette toile, l’artiste fait de son vivant son entrée au musée.

Berthe Morisot peint l’intime de son milieu : des extérieurs, des scènes familiales où sa sœur Edma prends la pause. Elle met aussi en scène son mari, sa fille Julie, réalise le portrait plein d’expressivité de jeunes femmes en toilettes de bal, devant leur miroir, à la toilette. Ce qui semble l’intéresser est davantage « la fabrication de l’intime, plutôt que le portrait, la description ou la chronique sociales ». Elle s’attache à représenter les servantes, femmes de chambres, les nourrices dans le quotidien de leurs tâches à qui l’artiste confère « dignité et poésie ».

Blanchisseuse, Berthe Morisot (1881) – Photo fC

Balcons, fenêtres, vérandas et jardins d’hiver, entre intérieur et extérieur, elle joue sur les effets de seuils, les espaces « s’interpénètrent et se prolongent souvent ». Par des jeux de construction, « l’artiste échappe aussi définitivement à la description et au récit ».

Dans la véranda, Berthe Morisot (1884) – Photo fC

Elle choisit « de peindre le monde qui l’environne tel qu’il est » et use « d’une technique audacieuse et énergique, qui vise à suggérer plutôt qu’à décrire », puisant « son inspiration dans un quotidien en proie aux changements ». Pour elle, la peinture doit « fixer quelque chose de ce qui passe ». Entre fini et inachevé, elle s’attache à « l’éphémère et au passage du temps », joue des « effets de déséquilibre ». En 1880, un journaliste fait d’elle « l’ange de l’inachevé ». Depuis près de 10 ans, « la touche se fait toujours plus lâche dans les angles précisément », et l’artiste laisse parfois apparente la toile à nu, sans préparation, comme pour La Mandoline (1884). Son pinceau cherche à saisir et à reproduire la vie dans son instantanéité.

Berthe Morisot peint son mari, Eugène Manet et sa fille Julie – Photo fC

Elle épouse Eugène Manet, lui même peintre à ses heures perdues, qui encouragera Berthe à poursuivre dans la voie qu’elle s’est tracée. L’hôtel particulier du couple, rue de Villejust, est le lieu de rendez-vous de personnalités : Jean Renoir considère sa maison comme « un foyer d’authentique civilisation parisienne », Degas ou Mallarmé « s’y sentent comme chez eux ». Pour ce dernier, Berthe Morisot est « la magicienne » mais aussi « l’amicale méduse » qui l’intimidera longtemps. Dans ses divulgations de 1897, il écrit : « Auprès de madame Manet, je me fais l’effet d’un rustre et d’une brute ». Sa timidité surmontée, il sera un ami fidèle de la famille. Après la mort de l’artiste en 1895, c’est lui qui assurera la tutelle de Julie, âgée de 16 ans, déjà orpheline de père.

Julie au violon, Berthe Morisot (1893) – Photo fC

Les années 1880 seront celles de la reconnaissance de l’artiste. Elle écrit à sa sœur Edma en 1884 : « Je commence à entrer dans l’intimité de mes confrères impressionnistes ». A partir de cette période et jusqu’à la fin de sa vie, les toiles de Berthe Morisot se teintent de symbolisme. Elle dépeint les paysages intérieurs de ses modèles de façon plus insistante comme dans Julie au violon (1883) où elle joue à la fois du décor, des portraits accrochés au mur et de la jeune fille comme du témoignage d’un bonheur teinté de mélancolie, tout entier ramassé dans l’instant présent. Elle-même suggère : « Le rêve c’est la vie – et le rêve est plus vrai que la réalité ; on y agit soi, vraiment soi – si on a une âme elle est là ».

L’exposition se termine le 22 septembre, il ne reste plus que quelques semaines pour contempler de nombreuses œuvres provenant de collections privées rarement présentées au public. C’est magnifique du début à la fin. A ne pas manquer !

[1] Octave Mirabeau au sujet de Berthe Morisot en 1896.


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