Nouvelle/Orlyval. Dimanche soir.

Le nez collé à la vitre de l’Orlyval, Laetitia se concentrait sur un paysage qu’elle ignorait scrupuleusement. D’ailleurs, il faisait nuit. Seules les lumières de la ville, éparses et vacillantes, bravaient l’obscurité. Elle sentait les larmes déborder de ses yeux sans pouvoir les retenir. Ce dimanche soir ressemblait à tant d’autres. Pourtant, elle ne s’y habituait pas. Chaque départ d’Antoine était une perte immense. Avant de le laisser partir, elle se noyait dans son regard, détaillait chaque mouvement de ses yeux, de sa bouche, chaque trait, chaque expression de son visage pour les emporter, les garder comme un talisman secret en attendant son retour. Cette fois, reviendrait-il ?

Laetitia aimait Antoine et Antoine aimait Laetitia. Ils s’étaient croisés, apprivoisés et chaque séparation creusait en eux le désir, approfondissait l’amour, rendait plus évidentes leurs retrouvailles. Ils s’étaient mariés. Mais rien n’y faisait, leur amour grandissait loin de la routine et les absences entre eux baillaient en abîmes.

Antoine savait imaginer des mots toujours nouveaux pour lui dire je t’aime, je pense à toi, tu me manques.

Emportée loin de lui, elle n’essayait plus de raisonner. La douleur qui l’étreignait faisait partie de l’amour. Elle la goûtait, l’enserrait en elle comme le dernier trésor qu’il lui laissait. Elle se disait que tant qu’elle souffrirait, il reviendrait. Quand il atterrirait plus tard, elle recevrait un bref message sur whatsapp. Elle ignorait ce qu’il contiendrait. Elle répondrait. Et puis ils se tairaient, attendant ensemble, séparément, le jour du retour. Ils avaient renoncé aux mots inutiles. Il partait trois semaines, un mois, revenait le temps toujours trop bref de rallumer le bonheur, et repartait encore.

Pour les besoins de l’ONG à laquelle il se dévouait corps et âme, Antoine s’envolait régulièrement pour l’Afrique dans des régions politiquement instables, souvent difficiles d’accès où le 4×4 mangeait des terres rouges sur des pistes aux ornières fatales. Il restait parfois bloqué dans les villages perdus, abandonnés où il acheminait des vivres, des vêtements, accompagnant le médecin, parfois l’instituteur. De retour en ville, il négociait dans des palais présidentiels exorbitants de luxe, des évêchés aux allures de camps retranchés, un dispensaire, une école, des routes. Il se battait contre les princes du désert. Elle craignait pour sa vie.

Laetitia soupira. Elle détestait se retrouver seule.

Les toutes dernières heures qu’ils passaient l’un avec l’autre avaient le poids des mots qu’ils ne voulaient plus se dire…

La journée du dimanche qui précédait ses envols était pourtant merveilleuse. Ils prenaient le temps de saisir chaque instant, flemmardaient au lit. Antoine avait l’art de préparer un déjeuner de fête où ils riaient forts. Complices. Ils avaient pris l’habitude de s’enfuir ensuite dans la forêt jouxtant l’immeuble blanc qu’ils habitaient en banlieue. Ils marchaient longtemps. Main dans la main, épaule contre épaule. Antoine finissait de raconter les anecdotes de ses voyages, partageaient des réflexions géopolitiques, ses intuitions que les questions de Laetitia lui permettaient d’affiner. Ils refaisaient le monde. Au cours de cette dernière ballade, elle lui avait annoncé qu’elle était enceinte. Antoine s’était arrêté et avait hurlé de joie. Il l’avait soulevée de terre, portée dans ses bras, avait tournoyé avec elle entre les chênes avant de se figer brutalement, la reposant délicatement sur le sol tapi de mousse. Elle portait leur enfant et il la révérait déjà comme la déesse mère. Il avait saisi sa main plus fermement encore. Attentif à ses pas, à chacun de ses mouvements, il avait repris sa marche si près d’elle entre les arbres immenses, échafaudant des projets plus fous encore. Il n’avait pas évoqué ses absences, ses voyages, Laetitia l’aurait espéré. Au bout d’un petit temps, il était juste demeuré silencieux. Pas longtemps. Ils étaient rentrés.

Les toutes dernières heures qu’ils passaient l’un avec l’autre avaient le poids des mots qu’ils ne voulaient plus se dire, de leurs regards trop pleins, des gestes doux de tendresse qui s’égaraient entre eux.

Laetitia chercha enfin à sécher ses larmes. Elle posa doucement la main sur son ventre. Au chaud en elle reposait un petit être. Rien de visible, ni de vraiment sensible encore, sinon ses seins lourds qui l’étonnaient. Antoine reviendrait, repartirait. Serait-il là pour la naissance ?

L’Orlyval entrait en gare. Elle se leva, ne regarda même pas les panneaux, connaissant par cœur la direction qui la ramenait chez eux et, nonchalante, se laissa emporter dans le couloir pour attraper sa correspondance.

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